13 septembre 2008
Mon vélo. Objet de mes ressentiments. J'ai envie de le brûler, moi qui l'ai adoré.
Oui il m'a rendu d'énormes services, me conduisant à Intermarché, revenant chargé comme un baudet, un âne bâté, un chameau increvable.
Quand il a fini de me conduire à gauche et à droite, par mont et par vaux, je le pose avec brutalité et indifférence contre le mur, au jardin.
Je ne lui ai même jamais acheté le petit accessoire qui empêcherait son kidnapping. Pas d'antivol. J'estime que moche, vieux et cabossé comme il est, il n'inspire pas de convoitise. Je suppose que ce sont surtout les garçons qui chouravent les vélos. Alors tu parles, le mien c'est un vieux clou de mémère... je pense qu'avec ses deux grosses sacoches rouges d'un côté et de l'autre, il doit plutôt inspirer de la dérision, voire un peu de moquerie. Mais surtout de l'indifférence.
Si c'était pas le mien, il ne me ferait ni chaud ni froid. Ou à la rigueur je me dirais : tiens, j'aurais bien envie d'un vélo, mais surtout pas un comme ça. Y a de la rouille partout, et il date de Mathusalem. Tiens, je préférerais marcher des kilomètres plutôt que d'enfourcher ce vieux coucou.
Seulement voilà, c'est à moi. Il a trente ans. Il essaie de faire bonne figure. Je le speede pas, je lui mets pas la pression. On s'attache, y a rien contre ça. J'ai toujours refusé un nouveau vélo en cadeau. C'est celui-ci que j'aime pour le meilleur et pour le pire. Le pire... nous y voilà.
Alors puisqu'on parle de pression, nous sommes au coeur du sujet. Depuis quelques semaines, il n'arrête pas de se dégonfler. La fatigue, l'usure, la vieillesse ont eu raison de sa résistance. Je suis sûre que c'est passager ; le problème c'est que Claude est en déplacement et que moi je sais pas réparer les pneus, les chambres à air, les valves tordues, les grincements parce qu'il faut mettre de l'huile... tout ça ce sont de menus entretiens que j'ai toujours dédaignés. Puisque j'ai un homme à la maison. Heureusement lui c'est pas le genre à attendre d'une femme qu'elle se débrouille toute seule... puisqu'elle veut l'égalité. Il sait bien que je la veux pas. Jamais aimé bosser, jamais voulu bricoler. C'est pas mon truc, ça se discute pas trop non ?
Alors je ne peux pas faire de courses. Pneu arrière complètement affaissé.
J'avais de gros colis à envoyer. Pour aller à la poste avec, c'est trop difficultueux, encombrant.
Je me paye un culot inhabituel : je sonne chez le voisin d'en face. Je sais qu'il est gentil. Comme il est plutôt réservé, je ne l'interpelle jamais. On se contente d'un sourire, bonjour-bonsoir, et puis on passe notre chemin.
Il répond pas. Je me dis qu'il va pas tarder à revenir chez lui, normalement il y est tout le temps. Il est assez âgé et il vit seul, sa femme est morte et il va lui rendre visite tous les matins au cimetierre. Je pense qu'il doit y être à l'heure où je vais chez lui.
C'est tout juste si je suis pas en colère d'être coupée dans mon élan moi qui m'apprêtais à demander du secours. C'est que je lui en voudrais presque de pas être là quand j'ai besoin de lui.
Je le vois arriver de loin puisque je guette le bout de la rue, de loin, je trifouille mine de rien dans le vélo pour me donner une contenance et j'attends qu'il soit à ma hauteur.
L'air dégagé :
- ha... bonjour. Vous êtes revenu de vacances ?
Je suis comme ça moi. Quand je suis dans l'embarras, pas dans mon élément, je dis n'importe quoi.
Il marque un temps d'arrêt. N'a même pas l'air surpris. C'est un homme serein, zen. Je le savais. Ca me met à l'aise :
- vous savez, j'ai de gros colis à poster et j'ai un problème.
- ah... bonjour madame. C'est pas grave quand même ?
- Mon vélo .... ben il faut le regonfler.
- Et bien ? Vous voulez ma pompe ? Je vais aller la chercher
- Ben non... c'est pas ça.
- Voulez vous que je vous prète un vélo ?
- C'est un V.T.T. ? Alors non merci. Il me faut un porte bagage parce que je dois aussi aller faire des courses à Inter. et puis sur un VTT je suis toute courbée, ça n'ira pas.
- en quoi puis-je vous être utile ? me demande-t-il vaguement inquiet et bien cérémonieux d'un seul coup. Vous voulez que je vous accompagne en voiture ? Vous ne conduisez pas ?
- J'ai mon permis, mais j'ai peur de conduire les voitures. Pas mon vélo. Mais comme il est inutilisable, je suis coincée.
- Bon....
Alors je prends mon courage à deux mains puisqu'il s'évertue à rien comprendre
- Pourriez vous me regonfler ma bicyclette ? Ou réparer ... je crois que c'est crevé.
- Bon voyons ça.
Il vient avec sa pompe, renverse mon vélo unique et préféré d'un air viril, et regonfle.
- Voilà, ça devrait aller, me dit-il aprés quelques mouvements bien dynamiques de gonflage.
Confuse et éperdue de reconnaissance, je le plante là aprés l'avoir remercié comme s'il venait de me sauver la vie et je roule, soulagée de sentir mon vélo bien d'aplomb.
A mi chemin de la poste, gloum gloum, gloum gloum, ... complètement aplati le pneu.
Rouge de rage contenue, énervée comme ça ne m'est pas arrivée depuis que je fais toute cette gym, je me mets à éructer toute seule. Mes colis sont bien accrochés dans le porte bagage mais je dois continuer à pieds en traînant mon éclopé de vélo ; renoncer à faire mes courses au supermarché, alors que j'ai plus rien à la maison et que mon mari ne rentre que mardi.
Mon cher fils qui doit avoir le frigo aussi vide que le mien a jugé bon pour lui de venir passer le week-end à la maison. Et comme il a plein de linge sale, il fait d'une pierre deux coups. Me voilà bien emmerdée. Tant pis j'irai à l'épicerie - à 20 minutes de là quand même - pour acheter le strict nécessaire.
Je dépose mes colis, quitte la poste encore plus excédée par les vingt-minutes de queue, regagne la maison en soufflant plus d'agacement que de fatigue.
Une fois arrivée, le voisin, qui s'emble s'être enhardi depuis que je lui ai demandé de l'aide, me couve du regard et me fait un grand sourire.
- Alors ? Ces courses. Ca fait du bien quand le vélo roule hein. Content de vous avoir rendu service.
Je l'ai toisé, mécontente mais un peu hypocrite
- je vous remercie. Malheureusement mon vélo est tout foutu et il s'est encore dégonflé. En tout cas vous êtes bien aimable. Au revoir.
Je vois bien qu'il aurait bien continué la discute. Mais j'avais pas que ça à faire. Entretenir de bonnes relations avec un voisin incapable de me bricoler correctement, ça peut attendre.